samedi 25 juin 2011

Dans les pas de Musashi

Article paru dans Karaté-Bushido février 2011


La rencontre avec un maître de sabre commence enfant. Un espoir le pousse à devenir maître de sabre à son tour. Il attend que l’adulte qu’il sera tienne ses promesses. Il a confiance et débute un art martial. Alors commence le grand voyage, celui qui nous mène un jour au Pays du Soleil Levant parmi les descendants des samouraïs. Un jour de novembre, il y a une dizaine d’années, je prenais ma première leçon auprès du Grand Maître.

Parmi les rizières, dans la fraîcheur descendant des montagnes, un petit hameau, quelques cours silencieuses et un dojo. Assis devant l’autel, à côté du maître, j’unis mon énergie et ma détermination. Le maître, Iwami senseï, est le second d’Imaï soke, 10e successeur de Miyamoto Musashi, célèbre samouraï du 17e siècle - Imaï soke a décidé de me confier à Iwami senseï, le soke de la 11e génération -. Il frappe deux fois dans les mains et s’incline. Il se tourne vers moi : « Musashi est avec nous. Commençons. »

« Comment regarder l’adversaire... »


Le sabre en bois dans la main, le cours s’ouvre sur l’étude de la marche. La manière d’avancer le pas vient en premier avant même la tenue du sabre. Pendant une heure, mes pieds glissent, frappent et appuient. J’ai le temps de m’imprégner de ce lieu dédié à l’effort, tout de bois, avec ses râteliers de sabres, de bâtons et de lances. Viennent le souffle, le maintien, le regard. Les heures s’égrènent. Parfois, une pause nous fait admirer le jardin devant le dojo, au loin la montagne. Le maître en profite pour nous enseigner comment regarder l’adversaire...

Maître Iwami deviendra en 2003 le 11e successeur de Musashi. Imaï soke l’a choisi. Son devoir est de « se vouer à l'entraînement et prouver à ses contemporains, par son exemple, que l'enseignement et le kokoro (cœur-esprit) du fondateur sont absolus et authentiques ».

Ce jour, le futur soke me pousse en avant et me corrige. Omettant toute indication technique, il montre avec énergie et m’exhorte à l’imiter. La précision ne l’intéresse pas tant que l’énergie que je déploie sur une heure, sur quatre, sur sept. Si je devais faiblir, je récolterais son insatisfaction. Si je m’attardais au détail, il regarderait ailleurs. Ikioï ! Pousser le souffle, le ki ! Quinze jours durant, je m’échine.

« Je ressens l’énergie de Musashi... »

Le maître m’encourage et tout à la fois, m’observe, guettant la lassitude ou l’impatience, signes de mon inaptitude à l’étude du sabre de Musashi. Si je scrute le maître, je perçois en retour les fissures qui menacent l’édifice de mon apprentissage. L’exercice est répété jusqu’à ce qu’il me dise d’arrêter. Il lui arrive de sortir l’après- midi. Je continue le même geste en son absence. Les muscles sont fatigués dans l’avion du retour.

Au premier voyage, je débutais dans l’art du sabre de Musashi. Bien sûr, j’avais pratiqué le sabre depuis de nombreuses années mais cela n’a rien à voir avec ce que j’entreprends. A travers les katas que l’on nomme dans cette discipline seiho, « conduite du souffle-énergie », je ressens l’énergie du fondateur et rencontre sa volonté de transmettre. Iwami soke dira : « Pratiquer Niten pour rencontrer Musashi ».

Au milieu des efforts, le maître fait une pause et nous goûtons au thé. Les sons portent loin. Entre les arpents de riz, la tête dépassant par instants des canaux, les hérons fouillent la vase. Le maître se tourne vers une peinture de martin-pêcheur peint par Musashi ornant le kamiza, l’autel du Dojo, et nous livre une leçon sur la disposition d’esprit. Ici, la nature noue ensemble les éléments du sabre.

« Le keiko, une explosion de volonté »

Ce matin, nous prenons le chemin de la montagne proche et, à travers les rideaux de bambous, nous atteignons un filet d’eau qui sonne clair parmi les mousses et les pins. Quelques figures de pierre, un espace aplani, au pied des kamis (esprits de la nature peuplant la vision shintô), un salut et le sabre en main, un nouveau keiko (entraînement) débute. Nous faisons de-aï, la rencontre, littéralement « unir-main ». Impossible de fléchir, le keiko est une explosion d’attention, d’énergie, de volonté, ici devant l’esprit de la montagne qui imprégna l’art de Musashi.

Vient la méditation. Sur des rochers, zazen, l’assise silencieuse du Zen, l’attention est aiguisée, sans tension. On assimile parfois le kenjutsu, art du sabre datant d’avant 1868, à une méditation. L’inverse semble parfois plus pertinent. Le bouddha historique, Siddharta, de la famille des Gautama, était un kshatriya, guerrier en sanscrit.

Issu des arts martiaux modernes, je pensais trouver dans le kenjutsu des techniques rudes, tournées vers l’efficacité. De Musashi, on a dit sa rusticité et son aversion des manières élégantes. Des légendes et des essais historiques dépeignent un personnage fruste se lavant peu et dont l’aspect rebutait. Musashi ne peut être connu sans prendre directement au corps-à-corps son œuvre principale, son art du sabre.

Il faut voir dans le dojo le soke (Grand Maître) « montrer et prouver qu’il possède le mental et la pratique propres à la Niten Ichi Ryu ». Telle est la Voie des Budo, les Voies martiales : n’accepter de connaître que par la pratique et esquiver toute polémique qui n’est que dispersion de semence quand l’énergie serait plus féconde dans le keiko lui-même.

« Je suis allé voir par et pour moi-même »

Je suis donc allé voir par et pour moi-même. Quelques voyages plus loin, je me trouvais parmi les membres de la Nihon Kobudo Kyokaï, la principale organisation des koryu, les anciennes écoles traditionnelles. Nous étions dans le temple d’Itsukushima, l’un des plus sacrés du Japon, un lieu de grâce et de beauté. Un maître, un soke, s’approche et me dit : « Ton soke est le plus grand au Japon ». Je ne dis pas cela pour témoigner de la grandeur de mon école mais pour dire le respect dont s’entourent les maîtres de koryu, les uns pour les autres.

C’est justement du respect que l’on ressent dans le keiko lui-même. L’émotion nous saisit quand les yeux au plus profond de l’autre, nous avançons au-devant de sa lame. Quand Imaï soke, à 88 ans - il est des âges qui sont des altitudes -, se poste devant moi et m’exhorte à pousser plus, « Ikioï ! » et encore « Ikioï ! », je m’imprègne définitivement de cette urgence douce qui habille la volonté du maître à nous voir le rejoindre dans la maîtrise.

Aujourd’hui, quand je prends le sabre en main, je me mets face à lui et j’avance. S’il fallait aller en Afrique pour découvrir à quoi ressemblent les Oliphants, il faut aujourd’hui recevoir les seiho directement du soke pour voir Musashi. Et cela signifie les laisser nous pénétrer par la connaissance transmise et enrichie par onze générations de maîtres.

« La courtoisie se loge au sein de la technique »

Le cours commence par un salut. Nous apprenons l’étiquette que Musashi avait recueillie auprès du Daïmyo Ogasawara dont il était l’ami. L’école Ogasawara enseignait un usage de cour et fut adapté pour adoucir les mœurs des samouraïs. Ce salut est différent de ce que l’on connaît au Judo ou à l’Aïkido, de même pour se lever et s’asseoir. La courtoisie se loge au sein de la technique. Le tranchant tient dans la justesse des comportements.

J’ai commencé par Itto seiho, la technique du sabre unique. Cela a duré quelques années et ... dure encore. La main gauche saisit le sabre comme un marteau et la droite pose son tranchant au-dessus. Ensuite, eh bien ... ensuite, il faut faire ! Manier le sabre peut s’enliser en une pratique extérieure. Chaque pas est à la fois répétition et projection en avant. Le sabre de Musashi est dirigé par un corps uni, regard et pointe de la lame, souffle et hara (le centre du corps), orteils et doigts. Le corps est orienté par l’esprit.

Dans ce kenjutsu, l’élève doit manifester l’énergie de Musashi sous la conduite d’un enseignant ayant reçu la transmission. Les élèves sont des 7e dan d’Aïkido, des haut-gradés de Karaté, des adeptes de Iaïdo et de Kendo, des champions de Judo, des maîtres d’armes occidentaux et des débutants. Malgré leur parcours, il leur a fallu recommencer depuis la marche jusqu’au travail de l’esprit.

Les orgueilleux poussent la paresse à se satisfaire de la surface, à survoler la singularité de Musashi, à vouloir réduire tous les kenjutsu à une simple technique, la leur, s’empêchant de pénétrer les koryu.

Iwami soke dit : « Nous devons utiliser nos sabres au moyen de notre esprit, en dirigeant notre esprit ». Diriger l’esprit exige l’assistance d’un maître authentifié. Musashi ne fut pas seulement expert en sabre. Le spirituel anime son art. Il se révèle avec la vie qu’on lui prête, le temps consacré aux essentiels et la totale attention.

« Un maître trouvé, commencent les difficultés... »

La chose la plus surprenante avec l’enseignement Niten est que la première technique Sassen est étudiée avec précision mais à chaque voyage, elle nous est présentée différemment. De Ueshiba et de Takeda senseï, il est dit qu’ils ne montraient jamais la technique de la même manière. Qu’est-ce qui est constant dans la technique quand celle-ci varie ? N’est-ce pas là une démarche proprement koryu ? Dans ce cas, qu’est-ce qui est enseigné ? Les techniques sont au nombre de 12 itto (1 sabre) seiho, 7 kodachi (petit sabre utilisé à l’intérieur des maisons) seiho et 5 nito (2 sabres) seiho. Création du fondateur, à son image, elles sont denses et profondes. Créant l’illusion d’une maîtrise rapide, elles se défendent d’une approche superficielle. Kodachi ouvre sur un usage du corps plus condensé. Nito est mis en avant par des personnes extérieures à l’école mais Nito s’appuie sur le corps et l’esprit unis. Itto est bien la 1ère marche.

Lorsque l’on a trouvé un maître, commencent les difficultés. L’élève doit chercher l’élève. Que l’élève cherche le maître va de soi et qu’il doive chercher l’élève semble une absurdité. Pourtant, la rencontre avec les maîtres survient quand le postulant trouve sa juste place, celle de l’élève. Qui veut la meilleure leçon doit payer sa contrepartie, l’engagement sincère. Selon la volonté de Iwami soke, la Hyoho Niten Ichi Ryu ouvre son enseignement au monde entier sans restriction d’origine avec pour contrainte la direction du soke.

« Cœur sincère, Voie droite »

Les candidatures sont acceptées quand les postulants adhérent aux exigences de la koryu. La leçon de Musashi est audible à celle ou celui qui sait recueillir, approfondir et préserver la leçon. Higashiyama senseï du Kurama Ryu et 7e dan de Kendo de la Police Métropolitaine de Tokyo m’avait dit : « Niten, c’est très dur ! ».

Les maîtres savent être émus devant les efforts de l’élève. La Hyoho Niten Ichi Ryu entretient avec ses membres une relation détendue, sans familiarité. L’effort, la sueur et la courtoisie ouvrent les portes à la considération mutuelle. Lors de mes voyages, j’ai découvert des pratiquants japonais attentifs et dévoués et lors des stages en Europe, nombre de pratiquants européens se révèlent studieux et fraternels.

Au cœur des seiho réside la férocité dans l’ardeur au combat, que Musashi nous appelle à maîtriser. Traversant tous les enseignements, Musashi se résume ainsi : « Seishin Chokkodo ». « Cœur sincère, Voie droite ».

Nguyen Thanh Thiên Responsable France pour la Hyoho Niten Ichi Ryu

Nguyen Thanh Thiên organise le Stage International 2011 de la Hyoho Niten Ichi Ryu avec Iwami soke du 6 au 12 août 2011 à Saint-Brice-sous-Forêt, France. Voir http://nitenichiryu.wordpress.com/

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